En septembre 2008, un consultant écrit à l'Élysée pour proposer que l'on mesure le bien-être au travail comme on mesure le résultat opérationnel. Il n'appartient à aucun parti, à aucune institution, à aucune école. L'indicateur qu'il décrivait dans cette lettre existe aujourd'hui, porte le nom qu'il lui avait donné, et s'appuie sur un observatoire de données sociales qui se compte en centaines de millions. Voici la trajectoire, et les pièces qui la datent.
Victor Waknine est ingénieur, diplômé de Polytech Lille. Il a exercé des responsabilités de direction générale pendant environ vingt-cinq ans dans des entreprises publiques et privées — Orange, le groupe Matra-Lagardère, puis Lehman Brothers où il fut senior advisor EMEA pour les investissements en finance responsable. Il fonde Mozart Consulting en 2004. Rien, dans ce parcours d'ingénieur et de dirigeant, ne le destinait à passer les vingt années suivantes sur la question du mal-être au travail.
Il raconte lui-même le basculement. En septembre 2008, il entend à la télévision un ancien binôme de sa vie professionnelle, devenu dirigeant d'un grand groupe de télécommunications, répondre à une question sur les suicides dans son entreprise que ce sujet relève des ressources humaines — lui-même étant, expliquait-il, payé pour faire de la finance, de l'innovation et de la stratégie. Waknine décrit un choc. Il réoriente alors le cabinet qu'il avait fondé en 2004 vers une seule question : comment rendre le désengagement visible à ceux qui ont le pouvoir d'y remédier.
Ce qui frappe, dans ce qui suit, c'est la rapidité. Le choc est de septembre 2008. La lettre à l'Élysée est du 22 du même mois.
Ces quatre documents, conservés dans mes archives de travail, permettent de dater précisément la naissance de l'IBET et la manière dont son concepteur a choisi de le porter. Je les présente ici pour ce qu'ils sont, sans les reproduire : ils appartiennent à leur auteur.
Courrier de Victor Waknine, gérant de Mozart Consulting, adressé à l'Élysée sous le titre « Travailler mieux pour vivre mieux© — Concevoir les indicateurs du bien-être au travail ».
C'est l'acte de naissance du concept, et le document le plus saisissant du lot. Tout y est déjà. L'argument économique d'abord : les jours payés non travaillés représentent alors, selon le ministre du travail cité par la presse, un coût de soixante milliards d'euros par an — davantage que le déficit budgétaire de la France. Les quatre questions de la reconnaissance ensuite, qui deviendront la colonne vertébrale de la méthode : notre employeur nous connaît-il ; notre expertise est-elle reconnue dans les faits ; notre engagement est-il reconnu ; quelle est réellement notre contribution à la performance globale, et comment est-elle mesurée. Le diagnostic enfin : les systèmes fondés sur l'individualisation des tâches et l'autonomie font obstacle à la prise en compte globale de la personne, et créent un décalage entre le perçu et le vécu.
La lettre pose surtout la stratégie qui ne variera plus : les seuls acteurs capables de modifier le cours des choses ne sont ni les victimes ni leurs témoins, mais les actionnaires et les dirigeants — et ceux-là n'entendent qu'une grille de lecture, l'économie. D'où la nécessité d'un indicateur. Le sigle apparaît en toutes lettres dans le texte : IBET, Indicateur du Bien Être au Travail. Et déjà la formule qui deviendra sa signature.
Deux courriers de la Présidence de la République, signés du chef de cabinet.
Le premier, daté du 2 octobre 2008, accuse réception. Le second, du 5 mai 2009, répond sur le fond : il indique que la suggestion de créer un indicateur du bien-être au travail a retenu l'attention, et signale l'installation, le 30 avril précédent, du Conseil d'orientation sur les conditions de travail. On ne peut évidemment pas conclure d'un tel courrier que la démarche de Waknine ait pesé sur cette décision. Ce qu'il établit, en revanche, est plus modeste et plus sûr : en 2008-2009, un praticien isolé a porté cette question au plus haut niveau de l'État, et sa proposition a été lue.
Commission composée de députés UMP et Nouveau Centre et de personnalités qualifiées, co-présidée par Jean-François Copé et Pierre Méhaignerie, co-rapporteurs Jean-Frédéric Poisson et Olivier Jardé.
Waknine y est entendu sur sa méthodologie « Travailler mieux pour vivre mieux© » et y dépose une documentation complète. Il figure dans le rapport final au titre des personnes auditionnées, à la page 57 : « Monsieur Victor WAKNINE, Gérant de la société de conseil Mozart Consulting ». Précisons la nature exacte de cette participation, qui est celle d'un expert entendu et non d'un contributeur engagé : le rapport comporte par ailleurs des contributions signées de membres de la commission, parmi lesquelles il ne figure pas.
Le rapport lui-même mérite d'être lu aujourd'hui encore. Il refuse en préambule l'amalgame entre souffrance et travail — « le travail, ce n'est pas la souffrance », et l'absence de travail est souvent l'une des grandes causes de souffrance —, il relève que l'absence d'indicateurs fiables est en elle-même problématique, et il constate le retard français en matière de prise de conscience. Trois constats qui rejoignaient exactement la proposition entendue en novembre.
Communiqué de presse répondant au porte-parole du Parti socialiste, Alain Vidalies, auteur d'un communiqué du 15 décembre 2009.
Le Parti socialiste présente alors ses conclusions sur la souffrance au travail sous un intitulé identique au slogan de Mozart Consulting, déposé à l'INPI le 17 avril 2008. Waknine répond par un communiqué qui demande la cessation de cet usage. Ce n'est pas une prise de position politique : c'est une défense de propriété intellectuelle, et l'argument central en dit long sur l'homme. Son activité de conseil et de formation en prévention des risques professionnels, écrit-il, suppose une habilitation subordonnée à une condition — exercer en toute indépendance vis-à-vis des groupes de pression, des partis politiques, des organisations syndicales et religieuses.
Mis bout à bout, ces quatre documents dessinent moins un engagement qu'une méthode. En quinze mois, le même homme écrit au Président de la République, est auditionné par une commission de la majorité d'alors, et demande à l'opposition de cesser d'utiliser son concept. Il frappe à toutes les portes et n'entre dans aucune maison.
L'indicateur décrit dans la lettre de 2008 a été construit. Il s'appelle IBET©, il est déposé, et il repose sur une équation simple : l'indice d'engagement additionné aux taux de désengagement égale un. Il se calcule sans questionnaire, à partir de données sociales existantes, ce qui le distingue des baromètres déclaratifs. Un point d'indice équivaut à un pour cent de la masse salariale — c'est cette conversion en euros qui rend le désengagement visible dans la seule langue que Waknine jugeait, en 2008, susceptible d'être entendue.
La série nationale existe depuis 2009. Le partenariat avec le groupe APICIL date de 2011. Les travaux ont été labellisés en innovation sociale par le pôle de compétitivité Finance Innovation, par la médiation interentreprises et par l'Institut du Leadership de BPI Group. En 2020, Mozart Consulting est devenu une filiale de Territoria Mutuelle, intégrée au groupe APICIL ; l'actionnariat du cabinet a pu évoluer depuis. L'observatoire cumulait, à la date du dernier état public consulté, de l'ordre de cent soixante millions de données sociales portant sur huit millions de salariés.
La question n'a pas vieilli. L'IBET national mesuré en 2024 s'établit à 0,72 — le niveau que l'échelle qualifie d'épuisement. Bien après la lettre à l'Élysée, l'enjeu que Waknine annonçait comme « social majeur des dix prochaines années » n'est pas derrière nous.
Je ne suis pas co-auteur de l'IBET. La marque, la méthode et les développements appartiennent à Victor Waknine et à Mozart Consulting, et il serait malhonnête de laisser croire autre chose. Ce que j'ai apporté relève d'un autre registre : un questionnement sur les fondements de la démarche — d'où vient l'idée qu'un collectif produit autre chose que la somme de ses membres, ce que la psychologie de la valorisation, l'anthropologie du don et l'histoire longue de la contrainte permettent d'en dire, et à quelles conditions une mesure peut s'inscrire dans une vision élargie de la société sans devenir un instrument de plus.
Nos deux trajectoires se sont rencontrées sur ce point précis : il cherchait à rendre le désengagement mesurable, je cherchais à comprendre pourquoi les organisations le produisent. Aucun de ces deux chemins ne suffit seul.
Les articles et entretiens de Victor Waknine sont mis à disposition sur ce site avec son accord, en lecture directe et en téléchargement. La démarche IBET est par ailleurs présentée sur le site. Victor Waknine a signé la postface de L'engagement collectif dans l'entreprise (L'Harmattan, 2019), et nous avons contribué tous deux à Démocratie(s) en action — voir la page contributions.
Les articles et entretiens de Victor Waknine sont reproduits sur ce site avec son accord, sur une page dédiée. Les autres documents évoqués ici appartiennent à d'autres auteurs — la Présidence de la République pour ses réponses, la commission de réflexion pour son rapport ; ceux-là sont cités et situés, non reproduits.