Quatre fois, Jacques Delga m'a proposé un sujet dont je ne savais rien ; une cinquième invitation est venue de l'Agora D.O.D.E.S. Chaque fois, le sujet confié s'est révélé en cacher un autre — le mien. Cette page réunit ces contributions et dit ce que chacune a ouvert.
dans Penser et repenser le terrorisme, ouvrage collectif coordonné par Jacques Delga — MA Éditions, 2015 — 28 coauteurs.
Le sujet brûlait, et je n'avais aucun titre à en traiter : ni spécialiste du fait religieux, ni policier, ni diplomate. Delga a réuni vingt-huit auteurs d'horizons incompatibles sans imposer à aucun ni cadre théorique ni conclusion — une méthode qui expose le coordinateur à ce que son livre lui échappe, et qui suppose une confiance dont je mesure aujourd'hui la rareté.
Je cherchais à comprendre le passage à l'acte ; j'ai fini par écrire sur la perte de sens. Le terrorisme m'est apparu moins comme la cause d'une déflagration que comme son symptôme — le fruit d'une déstabilisation prolongée, dans une société dont le pouvoir a pour fonction de produire du sens et qui y a renoncé. Cette question — que devient un collectif dont le pouvoir ne produit plus de sens ? — je l'ai retrouvée intacte, des années plus tard, dans des organisations infiniment plus paisibles.
dans Criminalité en col blanc — Délinquance d'affaires, délinquance financière, délinquance fiscale, ouvrage collectif coordonné par Jacques Delga — L'Harmattan, 2017.
Quand Delga m'a proposé d'écrire sur la criminalité en col blanc, j'étais consultant en organisation au milieu d'avocats, de procureurs, de policiers et de fiscalistes. C'est sa manière de faire : réunir des compétences qui ne se parlent jamais et laisser à chacun sa liberté de cadrage.
Partant du délinquant en col blanc, j'ai fini par décrire non plus un homme fautif mais une position — celle du pouvoir dans l'entreprise, dont l'insertion sociale est à la fois le bien le plus précieux et la condition de la fraude éventuelle ; et dont la survie exige de se préserver des regards. Alléger les normes, décourager le contrôle, entraver l'information indépendante, faire taire ceux qui signalent. Le sujet confié s'est ainsi révélé être celui de l'opacité comme condition de fonctionnement — et une question qui ne m'a plus quitté : que devient une organisation quand ce qui compte vraiment ne peut plus être dit ni compté ?
dans Face à la mort, ouvrage collectif coordonné par Jacques Delga — MA Éditions, 2018.
Delga rassemble ici médecins, philosophes, juristes et soignants autour d'un objet que notre époque préfère déléguer aux spécialistes. J'ai accepté à une condition tacite : ne rien ajouter au débat stérile entre le mysticisme du tunnel lumineux et le scientisme qui promet d'en percer bientôt le mécanisme.
Ce texte est un hommage à Paul Diel. J'y prends le récit au sérieux comme récit — c'est-à-dire comme une production de l'esprit dans son mode d'expression naturel, le langage symbolique. La permanence de structure de ces témoignages, à travers des cultures et des époques que rien ne relie, interdit de les traiter comme des anecdotes cliniques. Ce détour par la mort m'a appris ce que je n'aurais pas trouvé ailleurs : qu'un discours mérite d'être écouté dans sa langue propre, et non traduit d'office dans celle qui arrange l'observateur. Je n'ai pas cessé, depuis, d'appliquer cette règle au travail.
dans Libertaire, libertinage et intervention de l'État dans la vie sexuelle des Français, ouvrage collectif coordonné par Jacques Delga — L'Harmattan, 2023.
Celui-là m'a d'abord fait sourire. Que venait faire un consultant en organisation dans un volume sur le libertinage et la police des mœurs ? Puis j'ai compris que la question était exactement la mienne, déplacée d'un cran : qui décide de ce qui est permis, au nom de quelles valeurs, et que révèle une société par ce qu'elle prétend réglementer chez ses membres ?
Le mot qui compte est le premier : théâtre. Le libertinage du XVIIIe siècle n'était pas une affaire d'alcôve mais une scène — avec ses rôles, ses codes, ses spectateurs, et un enjeu de pouvoir qui n'avait pas grand-chose à voir avec le plaisir. Ce que j'y ai gagné a nourri tout mon travail depuis : une scène sociale se lit à deux niveaux, ce qui s'y joue littéralement et ce qui s'y joue pour autre chose. On ne comprend pas davantage une réunion d'entreprise qu'un souper libertin si l'on s'en tient au premier.
dans Démocratie(s) en action — 50 approches renouvelées de l'entreprise et du travail, ouvrage collectif dirigé par Corentin Gombert, Eline Vivet-Maladry et Fadi Joseph Lahiani, issu des travaux de l'Agora D.O.D.E.S. — Le Bord de l'eau, 2025.
J'y écris aux côtés de Victor Waknine et d'Henri Fraisse, parmi une soixantaine de chercheurs, praticiens, syndicalistes et entrepreneurs — sans manifeste commun ni doctrine imposée, et avec des convictions qui divergent parfois franchement.
J'y défends une thèse dont je mesure la rudesse : à ce jour, la loi de la République installe l'entreprise hors du champ démocratique. Non par accident, mais par une continuité historique remarquable — les décrets d'Allarde et la loi Le Chapelier de 1791 dissolvent les corporations, interdisent la solidarité entre employés et instituent le lien de subordination au moment même où l'on proclame la liberté ; la Troisième République, après la Commune, choisit l'encadrement des revendications plutôt que le partage du pouvoir. Deux siècles plus tard, le conseil d'administration ne représente toujours que les actionnaires. Il m'a fallu écrire ce texte pour formuler que le cadre juridique de l'entreprise est lui-même le problème, et non le décor du problème.
Ces contributions sont référencées sur la page auteur Babelio, où figurent également les notices détaillées de chaque ouvrage. Les liens de cette page pointent vers les fiches correspondantes — à vérifier lors de la mise en ligne.