Cinquante approches, soixante-sept voix, douze parties : un objet-monde plutôt qu'un manuel, dont la richesse se prête à plusieurs itinéraires de lecture. Deux vous sont proposés ici — le mien, et le vôtre.
Il est délicat de rendre compte d'un livre auquel on a soi-même participé. On ne peut pas prendre tout à fait la distance du lecteur, et on ne peut pas non plus se citer sans donner l'impression de tirer la couverture. C'est pourtant l'exercice que je vais tenter ici, parce que Démocratie(s) en action me paraît trop notable pour le laisser simplement passer.
C'est un ouvrage épais, choral — cinquante approches signées par soixante-sept voix de chercheurs, dirigeants, syndicalistes, juristes et praticiens, regroupées en douze parties. Le parti pris éditorial est explicite : ne pas trancher, ne pas unifier, mais laisser entendre la diversité de ce que peut vouloir dire démocratiser une entreprise aujourd'hui. Ce parti pris est déjà une prise de position — celle qui reconnaît que la démocratie au travail est un objet vivant, discuté, en formation, et non un modèle fini à décréter.
Je ne vais pas résumer, ni reprendre chapitre par chapitre — Babelio et le site de l'éditeur le font mieux. Je préfère m'arrêter sur trois idées, lues dans d'autres contributions, qui dialoguent avec mes propres convictions.
Dans la partie 1 (« Une étape historique : le Gouvernement espagnol se lance dans la démocratisation des entreprises », propos recueillis par Corentin Gombert), Isabelle Ferreras rappelle une distinction qu'elle porte de longue date : la gestion concerne les modalités d'organisation du travail, tandis que le gouvernement concerne les finalités poursuivies par le collectif — et c'est ce dernier qui appelle une légitimité démocratique. La distinction paraît simple ; elle est en réalité coupante. Elle explique pourquoi tant d'expériences dites participatives finissent par tourner en rond : elles démocratisent la gestion en laissant le gouvernement entièrement au capital. Elle éclaire aussi pourquoi les propositions législatives sérieuses en la matière portent en premier lieu sur les organes de gouvernance, et non sur la « qualité de vie au travail ».
Dans la partie 4 (« Le débat de normes comme fondement de la démocratie au travail »), Ingrid Dromard aborde la démocratie au travail par un angle très concret, hérité des ergonomes et des cliniciens du travail : ce qui rend un collectif démocratique, c'est sa capacité à mettre en délibération les normes qui régissent son activité, plutôt que de les recevoir depuis le haut. On y comprend que la démocratie ne se joue pas seulement dans les instances formelles, mais dans la manière dont on parle du travail réel, dans les tensions qu'on accepte de faire remonter, dans les arbitrages qu'on rend visibles. Une lecture qui redonne un rôle central aux managers de proximité et aux collectifs de métier, souvent oubliés des débats plus institutionnels.
Dans la partie 7 (« La question du travail à l'heure de la démocratie »), Christian Guibert rappelle qu'il ne suffit pas d'ajouter de la démocratie à un travail dont on garderait les traits abîmés — subordination indéfinie, prescription détaillée, dépossession du sens. Redonner du pouvoir d'agir aux travailleurs suppose de transformer aussi ce qu'on leur demande de faire, comment et pour quoi. On peut le lire comme une objection amicale à toutes les entreprises « démocratiques » qui laisseraient intactes leurs impasses de production. Cette lecture me paraît indispensable pour éviter que l'entreprise démocratique ne devienne une façade sur un contenu inchangé.
Ces trois entrées, prises parmi cinquante possibles, donnent une idée du grain du livre. On y trouve aussi bien des propositions institutionnelles fortes (statuts, codétermination, mesures de démocratie), des expérimentations concrètes (la reprise de Duralex en SCOP, Upcoop, coopératives d'activité), des réflexions critiques — la démocratie d'entreprise n'est-elle pas parfois le placebo d'un despotisme éclairé, se demande Thibaud Brière — des lectures d'auteurs classiques (Mary Parker Follett, Dewey, Ostrom) et des témoignages de terrain. Cette diversité est parfois vertigineuse ; elle est aussi la meilleure preuve que le sujet est vivant.
Ma propre contribution, Une entreprise démocratique dans une république sociale : pour qui ? pourquoi ? comment ? (partie 1), part d'une intuition simple : la démocratisation de l'entreprise n'a de sens complet qu'inscrite dans un projet de société qui la porte. Je renvoie au chapitre les lecteurs qui voudront le fil détaillé.
Ce que je retiens, au-delà des désaccords qui traversent l'ouvrage — et il y en a — c'est que nous sommes plusieurs, venus d'horizons différents, à faire converger un constat : la démocratie a besoin, pour se refonder, de trouver sa place là où se joue une part décisive de nos vies. Le reste — les statuts, les procédures, les instances — est indispensable, mais vient après cette conviction-là.
Cinq cents pages, soixante-sept auteurs, douze parties : un ouvrage-monde plutôt qu'un manuel. On peut le lire d'un trait, mais on peut aussi y entrer par une porte choisie — soit selon ce qu'on cherche, soit selon un auteur qui nous intrigue.
Vous n'êtes pas hostile à la démocratie au travail, mais vous vous demandez si ce n'est pas un habillage de plus, ou une contrainte que vous ne pouvez pas vous permettre. Commencez par lire les critiques — elles sont souvent les meilleures introductions — puis un témoignage long qui montre que ce n'est ni de la théorie ni de la magie.
Vous êtes consultant, coach, formateur ; vous intervenez sur des enjeux d'organisation ou de gouvernance. Ce que vous cherchez : des cadres opérationnels et des points de vigilance concrets, pas seulement de la philosophie politique.
Vous vous demandez ce que ces débats sur la démocratie au travail changent — ou non — au dialogue social tel que vous le pratiquez. Vous voulez aussi savoir si les propositions qui circulent sont des alliées ou des concurrentes.
Propos recueillis par Corentin Gombert. Ferreras porte depuis longtemps la distinction entre gouvernement et gestion. Ce chapitre en montre la portée politique concrète : quand un État européen décide de légiférer, c'est cette distinction qui fait la charnière. À lire pour saisir ce qui se joue au niveau institutionnel.
Un critique aguerri qui a longtemps travaillé dans des entreprises « libérées ». Sa question dérange, y compris les enthousiastes : et si tout cela n'était qu'une nouvelle façade sur une autorité inchangée ? Le chapitre le plus dérangeant du livre, à lire tôt.
Ternier fait le travail que tout débat mérite mais qu'on saute souvent : établir la liste raisonnée des arguments avant de prendre position. Utile pour vérifier que ses convictions sont solides, quel que soit leur bord.
Fraisse renverse la question dominante du livre : plutôt que « comment démocratiser l'entreprise ? », il demande « qu'est-ce que l'entreprise apporte à la démocratie ? ». Depuis son expérience du développement durable et de la responsabilité systémique — développée plus longuement dans Comprendre la RSE, levier de transformation durable (avec Antoine Jaulmes et Frédéric Ménard, Larcier, 2023 — fiche Babelio) — il défend l'entreprise comme un des rares lieux capables d'un apprentissage collectif à l'échelle des enjeux écologiques et technologiques du siècle. Une voix de praticien, singulière dans cet ouvrage, dont les positions sur les cadres RSE/CSRD comme vecteurs de démocratie mériteront d'être discutées avec d'autres contributions du livre.
Ma propre contribution — je passe donc à la première personne. J'y pars d'une intuition simple : la démocratisation de l'entreprise n'a de sens complet qu'inscrite dans un projet de société qui la porte. Les trois questions du titre — pour qui démocratiser, pourquoi, comment — organisent le chapitre. Je préfère renvoyer au livre plutôt que d'en résumer ici le fil ; l'exercice serait délicat.
Cinq scénarios pour évaluer où se situe une organisation, sans les illusions du vocabulaire managérial à la mode. Un chapitre pratique à ouvrir devant un tableau blanc, avec sa direction ou son collectif.
Le titre trompe : ce chapitre est en réalité un guide pour toute personne extérieure — consultant, chercheur, formateur — qui prétend accompagner un collectif vers plus de démocratie. Une boussole précieuse contre les pièges de la posture intervenante.
Dromard aborde la démocratie par le travail réel : ce qui rend un collectif démocratique, c'est sa capacité à mettre en délibération les normes qui régissent son activité. Un chapitre qui redonne du rôle aux managers de proximité et aux collectifs de métier, souvent absents des débats plus institutionnels.
Comment évaluer où en est un collectif, avec quels indicateurs, sans réduire la démocratie à un score qui la trahirait ? Utile à qui veut construire un tableau de bord honnête plutôt qu'un KPI habillé.
La proposition institutionnelle la plus travaillée du livre, par un économiste qui la porte en France depuis vingt ans. À lire pour savoir précisément ce dont il est question dans les débats législatifs actuels — et pour comprendre pourquoi cette voie n'est ni cosmétique ni inaccessible.
Un chapitre honnête sur ce qui se passe quand on retire l'autorité formelle sans traiter l'autorité tout court. À lire par tous ceux tentés d'installer des dispositifs qui produisent, en pratique, l'inverse de leur intention.
Guibert rappelle qu'il ne suffit pas d'ajouter de la démocratie à un travail dont on garderait les traits abîmés — subordination indéfinie, prescription détaillée, dépossession du sens. Une objection amicale à toutes les entreprises « démocratiques » qui laisseraient intactes leurs impasses de production.
Une remise en perspective historique qui montre que la France a déjà tenté quelque chose de radical, dont on a beaucoup à réapprendre. Utile pour ne pas partir de zéro dans les débats en cours et éviter les faux départs.
Comment le dialogue social peut redevenir un moteur, à condition d'être renouvelé dans ses modalités et son ambition. Écrit par quelqu'un qui connaît de l'intérieur ce qu'elle décrit.
Le récit d'une reprise emblématique par ceux qui l'ont menée. Un cas dont chaque section syndicale peut tirer des leçons — pas comme modèle à copier, mais comme miroir des dilemmes que tout collectif rencontrera.
Depuis son observatoire d'opérateur d'assurance, Waknine documente ce que les statistiques d'absentéisme, de sinistralité et de mal-être au travail disent de l'état démocratique — ou non — des entreprises françaises. Il présente l'IBET (Indice de Bien-Être au Travail), outil qu'il a développé, qui fait l'objet d'un chapitre dédié dans Comprendre la RSE, levier de transformation durable, ouvrage co-dirigé par Henri Fraisse avec Antoine Jaulmes et Frédéric Ménard (Larcier, 2023 — fiche Babelio). Une contribution qui rappelle que la démocratie au travail se lit aussi dans la santé de celles et ceux qui y sont exposés.
Propos recueillis par Marc Buisson. Un témoignage long, incarné, d'une entreprise qui vit démocratiquement depuis six décennies — avec ses tensions, ses réussites et ce qu'elle a appris de ses erreurs. Précieux pour montrer que ce n'est ni de la théorie, ni de la magie.
Corentin Gombert, Eline Vivet-Maladry et Fadi Joseph Lahiani (dir.),
Démocratie(s) en action. 50 approches renouvelées de l'entreprise et du travail, Le Bord de l'Eau, 2025.
Fiche éditeur
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Fiche Babelio.