On imagine une revue professionnelle de la qualité vouée aux normes, aux audits et aux procédures. Celle-ci l'était aussi. Mais son directeur y écrivait, mois après mois, sur la financiarisation du monde, la panne démocratique et la perte de sens — et c'est pourquoi quatre textes qui parlaient de rois-prêtres, d'Ordre et de Désordre et de crise de civilisation y trouvèrent naturellement leur place.
C'est Jacques Delga qui m'a présenté Jean-Luc Laffargue. Le fait mérite d'être noté, car il dit quelque chose des deux hommes : la rencontre organisée par un éditeur en 2010 entre deux auteurs qui s'ignoraient a produit, de proche en proche, une chaîne. Delga m'a ouvert ses ouvrages collectifs ; puis il m'a ouvert la porte d'une revue qui n'était pas la sienne. Mettre en relation des gens qui ne se seraient pas rencontrés n'était pas chez lui une politesse occasionnelle, mais une manière d'être.
De cette présentation sont nés quatre articles, parus entre janvier 2011 et avril 2012. Ils auraient pu y paraître comme y passe une contribution parmi d'autres. Ils y ont été travaillés : chapeaux introductifs, exergues extraites du corps du texte et remontées en gros caractères, encadrés, sources en note. Le premier a paru en rubrique « Stratégie et Management », les trois suivants en rubrique « Innovation » — un reclassement qui n'est pas anodin, et qui suppose un rédacteur en chef ayant lu les textes assez attentivement pour décider de leur place dans l'architecture de sa revue.
Qualitique était une revue mensuelle professionnelle — dix numéros par an — éditée par le Groupe Qualitique, société créée en octobre 1987 et installée en Seine-et-Marne, d'abord à Champs-sur-Marne puis à Bussy-Saint-Georges. Elle s'est d'abord présentée comme la revue de « la culture managériale du XXIe siècle », avant d'adopter une formule plus explicite encore : « la revue des managers et des organisations responsables ». Sa couverture portait sept mots — responsabilité sociétale, développement durable, responsabilité sociale, environnement, sécurité, qualité, éthique — qui disent assez l'étendue de son périmètre.
Jean-Luc Laffargue en était à la fois le directeur de la publication et le directeur de la rédaction : il en portait la responsabilité juridique et la ligne éditoriale. Un comité de rédaction d'une douzaine de personnes l'entourait, parmi lesquelles l'universitaire Françoise de Bry, spécialiste d'éthique des affaires. La revue vivait de peu — le Groupe Qualitique était une société au capital de deux mille euros — et pourtant elle a tenu vingt-huit ans, jusqu'à sa cessation d'activité au printemps 2016.
Elle comptait dans son champ. Dans une bibliographie de référence sur la fonction qualité publiée chez Eyrolles en 2010, trois revues seulement sont recommandées aux professionnels : Qualité références, QSE Management et Qualitique. Laffargue avait par ailleurs cosigné avec Jacques Ségot — président de la commission de normalisation AFNOR « Qualité et management », chargée de l'évolution des normes ISO 9000, et responsable de la démarche d'excellence du groupe La Poste — un ouvrage publié par sa propre maison, L'Évolution des systèmes de management. Ségot en résume ainsi le propos : comment les systèmes de management permettent de réaliser, dans l'entreprise, l'équilibre entre parties prenantes dans un contexte de plus en plus turbulent. On retrouve Laffargue en 2010 parmi les soixante-dix-huit contributeurs des mélanges offerts à Michel Joras, aux côtés d'Henri Savall, Maurice Thévenet, Hubert Landier ou Yvon Pesqueux.
Voilà pour les titres. Mais ce qui frappe, quand on ouvre un numéro, c'est l'éditorial. On s'attend à un billet de circonstance sur la dernière révision d'une norme ; on trouve un texte long, argumenté, et d'une radicalité inattendue dans une revue professionnelle.
En mars 2015, il consacre son éditorial à la financiarisation de l'économie. Il y dénonce « l'accumulation d'argent sale », « l'hypocrisie et la lâcheté des États obnubilés par leurs intérêts économiques à très court terme », la marchandisation du monde, la panne démocratique, la perte de sens. Il observe que les actifs financiers, autrefois répartis entre de nombreux épargnants, sont désormais concentrés entre les mains d'une minorité d'investisseurs institutionnels, et que « d'une économie empirique fondée sur le travail humain, nous sommes ainsi passés à une économie virtuelle de la spéculation ». Il va jusqu'à décrire la mise en marché de la nature elle-même — des zones naturelles achetées par des fonds d'investissement, transformées en produits boursiers, et revendues sous forme de certificats de bonne conduite aux entreprises polluantes.
Le mois suivant, il s'attaque à l'utopie du risque zéro. Après avoir énuméré les catastrophes industrielles et sanitaires des dernières décennies, il note que la maîtrise des risques est une expression paradoxale, puisqu'elle suppose l'acceptation d'un niveau de risque non nul — et il en tire une formule qui vaut bien au-delà de son sujet : les structures qui se figent dans des certitudes ne sont plus en mesure de s'adapter et de survivre, car la vie est antinomique avec la recherche des certitudes. Il ajoute que la notion de risque est irréductiblement subjective, liée à la culture et à l'histoire de chacun des acteurs concernés.
Il ne se contentait pas d'éditorialiser. Les présentations de dossier, qui situent le travail des contributeurs et en donnent la cohérence, portent aussi sa signature. C'est le geste d'un homme qui lit ce qu'il publie.
Relus aujourd'hui, ces textes forment un ensemble plus cohérent que je ne le percevais en les écrivant. Ils cherchent tous la même chose : ce que les indicateurs ne mesurent pas, et pourquoi.
Le premier article pose la thèse qui commandera tout le reste : les risques psychosociaux, loin d'être une fatalité, sont le résultat prévisible d'un mode de fonctionnement — et une étude statistique montrait alors qu'ils épargnaient les PME familiales, ce qui en faisait une maladie spécifique des grandes organisations anonymes. On y trouve déjà les notions de Goodwill et de Badwill Social, l'indice de dissipation de l'effort collectif — et l'IBET de Victor Waknine, exposé avec ses formules. C'est dire que mes deux collaborations se croisent dès ce premier article : la revue de Jean-Luc Laffargue est le lieu où elles se rencontrent, des années avant que je ne sache qu'elles convergeraient.
Né d'une question posée lors d'un cocktail par un représentant du corps des sapeurs-pompiers, cet article transpose l'analyse au service public et se heurte à un problème que les comptes de la Nation ne savent pas traiter : comparer entreprises publiques et privées sur la base de la valeur ajoutée n'a pas de sens. Il propose une taxonomie de la demande et une formule adaptée aux organismes sans but lucratif.
Cet article part du rapport interne de la NASA après l'explosion de Columbia — la culture et l'organisation de l'agence y avaient autant de part que le revêtement du réservoir — pour établir que l'état d'esprit des équipes commande l'exposition au risque, et que la surabondance de procédures contraignantes ne fait que l'aggraver. Il y présente l'IBET de Victor Waknine comme l'une des deux techniques permettant de donner aux états d'esprit une valorisation financière.
Le dernier article s'en prend aux contradictions des grands projets de transformation et à la représentation cartésienne qui les sous-tend, avant de proposer le modèle cindynique de Kervern comme dépassement. Le titre est une question, et elle n'est pas rhétorique : l'engagement mutuel des parties prenantes ne se décrète pas, il tient au sens du projet. Ce sera l'objet de mes livres suivants.
Une revue professionnelle publie d'ordinaire ce que ses lecteurs attendent : des retours d'expérience, des méthodes, des commentaires de normes. Les textes que Jean-Luc Laffargue a accueillis parlaient de rois-prêtres régulant l'Ordre et le Désordre pour tout un peuple, de la Conscience originelle du Destin, d'une économie qu'il fallait réconcilier avec le sens. Dans beaucoup de rédactions, on m'aurait demandé de couper.
S'il ne l'a pas fait, ce n'est pas par indulgence : c'est parce que ces questions étaient les siennes. Un homme qui écrit que la vie est antinomique avec la recherche des certitudes ne s'effarouche pas d'un détour anthropologique. La liberté qu'il m'a laissée était la même que celle qu'il prenait.
La collaboration avec Jacques Delga, qui m'a présenté Jean-Luc Laffargue, est retracée sur une page dédiée. Les quatre articles cités ici sont référencés dans la chronologie.
Cette page s'appuie sur deux numéros de la revue remis par Jean-Luc Laffargue en 2015 (n°259 et n°260), sur les quatre articles parus entre 2011 et 2012, et sur des sources publiques — registres du commerce, bibliographies universitaires. Les citations d'éditoriaux sont données à titre de courts extraits ; les textes appartiennent à leur auteur.