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Une collaboration éditoriale

Jacques Delga, ou le droit tenu ouvert

Nous nous sommes rencontrés parce qu'un éditeur avait fait paraître nos deux livres la même année et voulait nous voir en débattre. Nous avons découvert ce jour-là qu'il avait été, vingt ans plus tôt, mon professeur de droit à l'ESSEC. De cette rencontre sont nés quatre ouvrages communs — et l'occasion de dire ici ce que je dois à sa manière, singulière, de faire travailler ensemble des gens que rien ne réunissait.

La rencontre

En 2010, les Éditions ESKA publient coup sur coup deux livres qui parlent, chacun à sa façon, du malaise des organisations : mon premier essai, Où va l'entreprise ?, et un ouvrage collectif dirigé par un professeur de droit, Souffrance au travail dans les grandes entreprises. L'éditeur, trouvant sans doute qu'ils se répondaient, organise dans ses locaux un débat entre les deux auteurs. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jacques Delga.

La conversation a vite pris un tour singulier. À mesure qu'il parlait, quelque chose me revenait ; à mesure que je parlais, quelque chose lui revenait aussi. Nous avons fini par comprendre que nous nous étions déjà connus : Jacques Delga avait été l'un de mes professeurs de droit à l'ESSEC, vingt ans auparavant. Nous ne nous étions pas reconnus — le temps avait fait son œuvre — mais la vieille relation de maître à élève était toujours là, sous la discussion entre pairs. Je crois que c'est de cet instant qu'est née l'envie de travailler ensemble.

Une méthode : ouvrir le droit sur la société

Jacques Delga est professeur honoraire à l'ESSEC et avocat honoraire. Mais ce qui le définit, à mes yeux, tient moins à ses titres qu'à une conviction : le droit ne peut pas se penser en vase clos. Une société qui change appelle un droit qui écoute, et un droit qui écoute doit d'abord tendre l'oreille à des voix qu'il n'a pas l'habitude d'entendre. C'est cette conviction, proprement démocratique, qui commande sa manière de faire des livres.

Car il ne dirige pas ses ouvrages collectifs comme on préside un colloque savant. Il réunit, autour d'une question de société, des gens que tout sépare — universitaires et praticiens, hauts responsables et anonymes, spécialistes patentés et acteurs de terrain — et il leur laisse la liberté du titre comme du contenu. Chaque coauteur est responsable de son texte ; aucun cadre théorique imposé, aucune conclusion à réciter. Cette ouverture, presque sans filtre, est un risque assumé : elle expose le coordinateur à ce que son livre lui échappe. Elle suppose une confiance dont j'ai mesuré, avec le temps, la rareté.

Il faut le lire décrire lui-même sa démarche pour mesurer sa modestie. Le premier moteur, avoue-t-il, est la curiosité. Il revendique de ne pas concurrencer la recherche universitaire — son groupe d'auteurs n'est, dit-il, « qu'un groupement de fait ». Il reconnaît sans détour ce qu'il ne sait pas faire : entreprenant un ouvrage où il fallait aussi des récits, il note que l'écriture d'un tel texte « nécessite des qualités que je ne possède pas », et se cantonne à l'analyse juridique. Cette franchise sur ses propres limites est, je crois, la condition secrète de son ouverture aux autres : qui se sait incomplet fait de la place.

La faiblesse d'un collectif d'auteurs libres — des portes qui se ferment, des témoignages rares — est, écrit-il en substance, « compensée par la personnalité de ceux qui ont été des acteurs de terrain, et par un mélange entre théorie et pratique ». Autrement dit : ce que la rigueur académique perd en protection, l'ouvrage le regagne en vérité vécue.

De livre en livre, une même équipe informelle se reforme — pas une société savante, pas une association, seulement des personnes qui se retrouvent parce qu'elles ont pris goût à cette liberté. J'ai eu la chance d'en être. Et lorsque la maladie a frappé certains coauteurs — la Covid a laissé des traces —, ses remerciements sont allés « aux présents comme aux absents, à ceux qui ont abandonné, à ceux qui sont encore à l'hôpital ». On juge un homme à ces phrases-là.

Quatre invitations, quatre déplacements

Quatre fois, Jacques Delga m'a confié un sujet dont je ne savais rien — et chaque fois, le sujet s'est révélé en cacher un autre : le mien. Ces quatre participations sont la meilleure illustration de sa méthode, puisqu'elles montrent ce qu'elle rend possible : qu'un consultant en organisation ait quelque chose à dire sur le terrorisme, la criminalité financière, la mort ou le libertinage, et que ce quelque chose finisse par éclairer, en retour, son propre domaine.

2015

De l'équilibre de la terreur au terrorisme international

dans Penser et repenser le terrorisme — MA Éditions, 2015.

Vingt-cinq contributions, et un éventail qui donne la mesure de la méthode : un colonel d'état-major de l'armée suisse, un ancien sous-directeur de la DST, un docteur en science politique, des neuropsychiatres et des psychologues sociaux, un professeur de l'École royale militaire de Bruxelles sur le coût économique d'une opération armée, un ancien détenu témoignant du prosélytisme en prison — et un troisième titre entier, « Terrorisme et sexualité », où se croisent le titulaire de la chaire Edgar Morin à l'ESSEC, un médecin sexologue, un chirurgien urologue et une animatrice de radio. Aucun cadre théorique commun ; chacun garde sa langue.

Invité à traiter du terrorisme, j'ai fini par écrire sur la perte de sens : le terrorisme comme symptôme d'une déstabilisation prolongée, dans une société dont le pouvoir a renoncé à produire du sens. Cette question m'a suivi, intacte, jusque dans des organisations infiniment plus paisibles.

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2017

La guerre économique contre la démocratie se mène en col blanc

dans Criminalité en col blanc — délinquance d'affaires, financière, fiscale — L'Harmattan, 2017.

Seize contributions réparties en cinq parties, signées de magistrats, d'avocats, de professeurs de droit et de gestion, d'un inspecteur général honoraire de la police, d'un sémioticien, d'un expert en cyberfinance, d'un inspecteur d'assurances — et d'un consultant en organisation. Delga y annonce d'emblée qu'aucun cadre théorique n'a été imposé, le concept même de crime en col blanc étant trop incertain pour cela. Il en résulte des convergences non concertées — quatre disciplines établissent séparément que le col blanc n'est pas un caractère mais une position dans un système — et des divergences assumées, notamment entre les partisans d'une répression renforcée et ceux qui alertent sur les dangers du principe de précaution appliqué au pénal. J'ai consacré à ces lignes de force une analyse d'ensemble sur Babelio.

Consultant en organisation au milieu d'avocats, de procureurs et de fiscalistes, j'y suis parti du délinquant en col blanc pour décrire non plus un homme fautif mais une position — celle du pouvoir dans l'entreprise, dont l'insertion sociale est le bien le plus précieux et la condition de la fraude éventuelle, et dont la survie exige de se préserver des regards. Le sujet confié s'est révélé être celui de l'opacité comme condition de fonctionnement.

2018

Expérience de mort imminente : mythe ou vérité d'une époque ?

dans Face à la mort — MA Éditions, 2018.

Dix-neuf auteurs, et sans doute le plus improbable des attelages : le directeur de l'Institut médico-légal de Paris et deux autres médecins légistes, un neurologue, un psychologue clinicien gérontologue, un philosophe ancien directeur de l'ESSEC, un mathématicien, une historienne de l'art sur la représentation de la mort en peinture, un praticien de shiatsu, un professeur de danse classique accompagnatrice en soins palliatifs, une animatrice de radio, un inspecteur général de la police sur la mort dans le métier. Delga y signe lui-même un texte à la première personne sur le suicide — « Du suicide, de mon suicide » — qui dit assez qu'il ne demande à personne un engagement qu'il ne prend pas.

Ma contribution est un hommage à Paul Diel. J'y prends le récit au sérieux comme récit — comme une production de l'esprit dans son langage propre, le langage symbolique. La permanence de structure de ces témoignages, à travers des cultures que rien ne relie, interdit de les traiter comme des anecdotes cliniques. Ce détour par la mort m'a appris une règle que je n'ai plus quittée : écouter un discours dans sa langue propre, et non le traduire d'office dans celle qui arrange l'observateur.

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2023

Le théâtre du libertinage, entre sexe, pouvoir et religion

dans Libertaire, libertinage et intervention de l'État dans la vie sexuelle des Français — L'Harmattan, 2023.

Sept auteurs seulement, mais le volume où Delga expose sa méthode avec le plus de franchise. Il y croise une analyse juridique austère — l'échangisme, le sadomasochisme et l'impact de la Cour européenne des droits de l'homme — avec des témoignages intimes, un texte humoristique sur le libertaire et une contribution d'analyse. Il y avoue aussi ses limites : entreprenant un livre qui demandait des récits, il note que cette écriture « nécessite des qualités que je ne possède pas » et se cantonne à l'analyse juridique. Il précise que les auteurs ont été libres du choix des sujets, et que le groupe n'est « qu'un groupement de fait » — ni société savante, ni association.

Celui-là m'a d'abord fait sourire : que venait faire un consultant en organisation dans un volume sur le libertinage ? Puis j'ai compris que la question était la mienne, déplacée d'un cran — qui décide de ce qui est permis, au nom de quelles valeurs ? Le mot qui compte est le premier : théâtre. Une scène sociale se lit à deux niveaux, ce qui s'y joue littéralement et ce qui s'y joue pour autre chose. On ne comprend pas davantage une réunion d'entreprise qu'un souper libertin si l'on s'en tient au premier.

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Le livre par lequel tout a commencé

Souffrance au travail dans les grandes entreprises

Sous la direction de Jacques Delga — Éditions ESKA, 2010.

Je n'ai pas participé à celui-ci — et pourtant c'est lui qui nous a réunis. Paru chez ESKA la même année que mon premier essai, il applique déjà la méthode Delga à un sujet que le haut management de l'époque préférait nier : il fait dialoguer le juriste, le médecin, le sociologue, le psychanalyste et le journaliste autour d'une souffrance que les directions attribuaient volontiers à la seule fragilité des salariés. C'est en confrontant ce livre au mien que l'éditeur a eu l'idée de nous faire débattre. Je le cite ici pour cette raison, et parce qu'il montre que l'ouverture pluridisciplinaire n'était pas, chez Delga, une coquetterie tardive : elle était déjà son geste, il y a quinze ans.

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Ce que je lui dois

On croit d'ordinaire qu'un maître transmet un savoir. Jacques Delga m'a transmis autre chose : la permission de sortir de mon domaine. Sans ces quatre invitations, je n'aurais sans doute jamais écrit sur le terrorisme, la mort ou le libertinage — et je n'aurais pas découvert que chacun de ces détours me ramenait, par un chemin que je n'avais pas prévu, à la question qui m'occupe : que devient un collectif dont le pouvoir ne produit plus de sens ?

C'est le propre des vrais maîtres que de faire trouver à l'élève ce qu'ils ne lui ont pas enseigné. Le professeur de droit de l'ESSEC m'avait appris le droit ; le coordinateur d'ouvrages, vingt ans plus tard, m'a appris à penser hors de mes murs. Qu'un même homme ait tenu ces deux rôles, à deux âges de ma vie, sans que je le sache d'abord, est le genre de coïncidence dont je crois qu'elle n'en est pas tout à fait une : elle ressemble trop à sa méthode — faire se rencontrer des gens qui se seraient ignorés, y compris quand ces gens se connaissent déjà sans le savoir.

Ces ouvrages collectifs sont référencés sur ma page auteur Babelio. Ce que chacune de ces invitations a ouvert en moi est détaillé sur la page contributions.